A deux reprises, dans deux interviews accordées au quotidien Libération le 10 mars 2006 et et à i-Télé le 10 avril 2006, le ministre de la Culture et de la Communication, Renaud Donnedieu de Vabres, a évoqué un possible projet de certification de l'information en ligne.
Sur i-Télé, le ministre explique que, selon lui, "dans le domaine de l'information[...] aujourd'hui sur internet
circulent beaucoup de choses, parfois le pire comme le meilleur".
Pour "garantir l'authenticité" il envisagerait donc de fixer une "règle du jeu" et
"des principes de déontologie". Concrètement, cela pourrait passer par
exemple par "la certification, c'est-à-dire la signature par un
journaliste".
Ces seuls propos ne permettent pas de présager du contenu exact des propositions que le ministre pourrait faire en la matière. J'ai donc interrogé son cabinet pour obtenir des précisions. Pas de réponse à ce jour. Mais on croit comprendre que, parmi la multitude de sites diffusant de l'information sur internet, ceux qui seraient réalisés par des journalistes pourraient revendiquer une "certification" officielle, gage de l'authenticité des informations qu'il délivre. Ce qui, dans le même temps, contribuerait à décrédibiliser les autres sites, ou en tous cas créerait le doute sur la qualité et la fiabilité de leurs informations.
Dans Libération, RDDV était un peu plus clair en expliquant "qu'il n'y aura pas d'informations de qualité sur l'Internet sans de vrais signatures, de vrais acteurs dont c'est le métier."
Exit donc toute idée de développement d'une information par des blogueurs-citoyens : seuls les journalistes professionnels, seuls ceux "dont c'est le métier", sont dignes d'être lus.
Les autres ne sont visiblement pas en mesure de produire une "information de qualité". Ils n'ont qu'à parler de la pluie et du beau temps, des recettes de cuisine, de leur vie privée, et laisser les sujets sérieux à ceux qui savent !
Un certain nombre de blogueurs, à commencer par Guillaume Champeau sur Ratiatum, se sont émus de ces deux déclarations du ministre et ont immédiatement dénoncé ce projet comme une forme innaceptable de "censure des blogs".
Peut-être que l'utilisation du mot "censure" était excessive. Il ne semble pas en effet qu'il soit question d'une censure directe : les blogueurs pourraient continuer à bloguer.
Suite à l'article de Guillaume Champeau paru sur Ratiatum, le journaliste professionnel Gilles Klein a d'ailleurs laissé un message estimant que l'on faisait "Beaucoup de bruit pour rien".
"Ce projet de "certification"est encore un peu flou, mais je ne vois pas qui peut se sentir menacé par un logo de plus ou moins, ni ce qu'il apportera à qui que ce soit."
Si on est obligé d'être d'accord avec Gilles Klein sur le fait que ce projet est très flou, je reste cependant relativement inquiet et je crois que la concordance des deux déclarations du ministre justifie notre vigilance.
Certes il n'est pas question de "censurer les blogs". Mais la supicion qu'un tel projet pourrait faire peser sur la qualité de l'information délivrée par les blogs me semble déplacée, si ce n'est méprisante.
Très certainement titulaires d'une carte de presse, les journalistes de Guts, l'excellent magazine de Cauet, participent-ils plus utilement au débat démocratique que les blogueurs ?
Il n'est évidemment pas faux de dire que l'on peut trouver sur internet en général, et sur les blogs en particulier, "parfois le pire comme le meilleur". Mais c'est vrai aussi pour la presse écrite, la télé et la radio. On ne comprend donc pas pourquoi le ministre de la Culture et de la Communication veut imposer à l'information en ligne une "certification", sorte de "label qualité" , qu'il n'impose pas aux autres médias.
La presse s'est toujours refusée à mettre en place une "Haute Autorité", un "Conseil de l'Ordre" ou une "Commission de Déontologie". Non pas qu'elle n'en ait pas grand besoin. Mais parce que les journalistes savent bien à quel point une telle instance, si nécessaire soit-elle, risquerait immanquablement de se transformer en comité de censure. Sur quelles bases jugerait-on de l'orthodoxie d'un article de presse ? Toute idée d'un "Conseil de l'Ordre" des journalistes ou de la presse serait évidemment contraire à l'idée que l'on se fait de la la liberté de la presse.
Pour l'instant, Renaud Donnedieu de Vabres ne nous dit rien des bases sur lesquelles un média en ligne serait ou non "certifié" comme source d'information fiable par le ministère.
Est-il perfide de se demander si on accorderait une certification à un blog qui rappelerait que Renaud Donnedieu de Vabres a été condamné le 16 février 2004 à 15.000 € d'amende pour blanchiment d'argent dans le cadre du procès du financement occulte de l'ancien Parti républicain ?
Et si le seul critère de certification est la possession d'une carte de presse, cela reviendrait à fermer la porte à l'élan nouveau qui émerge des blogs citoyens pour réserver l'expression médiatique aux seuls journalistes. Ce serait aussi regrettable qu'inutile.
Ce projet ne sert à rien. Il est injuste dans la mesure où il veut imposer à l'information en ligne des règles qui n'existent pas pour les autres médias. Il est vaguement dangereux puisqu'il porte en lui un risque de censure.
Le 14 mars dernier, Loïc Le Meur avait demandé au ministre de préciser sa pensée. On attend toujours sa réponse.
Et dans cette attente, je crois qu'il convient d'être vigilant. C'est dans cet esprit de vigilance que j'avais proposé, via Les Influenceurs, une bannière reprise à ce jour par une cinquantaine de blogs.



